Mes beaux parents habitaient la Normandie, dans une jolie petite maison située près d'une forêt de hêtres et bordée par des pâturages appartenant au fermier voisin. Tout autour paissaient des vaches, des moutons et dans le pré tout proche, un petit âne gris courait en liberté. Il venait chaque jour réclamer bruyamment du pain et autres friandises pour la plus grande joie des enfants. J'aimais particulièrement cet endroit calme et serein. Nous y venions souvent le week-end nous reposer des turpitudes de la ville. Mes beaux parents eurent toujours des chats, recueillis ça et là, se succédant les uns aux autres. Certains disparaissaient, d'autres les remplaçaient et ma belle mère nourrissait tout ce petit monde avec enthousiasme, tout comme moi elle les aimait beaucoup. Le premier adopté fût un chat noir magnifique, imposant par sa taille, avec de facsinants yeux verts qui rôdait autour de la maison depuis quelques jours. Sa majesté et sa stature inspiraient le respect, à vrai dire, il me faisait un peu peur... Il était assez sauvage mais à force de patience, belle maman réussit à le faire entrer à la maison, où ma foi, il prit vite ses aises avant de se sentir tout à fait chez lui. Il se montra toujours d'une grande gentillesse, même avec les enfants qui pourtant p l'agaçaient quelque peu parfois. Il reçut le nom de "Moumousse".
 
Pendant la saison des amours, Moumousse découchait souvent et rentrait après de longues absences, maigre et affamé, souvent blessé d'un coup de griffe ou de dent. Une fois soigné et le ventre plein, il devenait le plus câlin des matous, partageant même notre lit. Il aimait se coucher sur ma poitrine et me fixait de son regard intense et phosphorescent, un peu inquiétant certes, mais si beau dans la nuit ! Ce chat était un gentlemen. Plusieurs fois, il rentra accompagné d'une conquête, une chatte généralement affamée et enceinte à qui il proposait le gîte et le couvert jusqu'à la naissance des petits. L'une d'entre elles, trouvant le personnel à son goût, décida de rester. Elle nous donna une nombreuse descendance et le géniteur, à en juger par la couleur des petits, n'était visiblement pas toujours Moumousse. Qu'importe. Bien qu'infidèle, il la considéra toujours comme sa légitime et "Moussette" s'incrusta définitivement. Quelquefois, échappant à notre vigilance, elle réussissait à cacher ses chatons, tantôt dans le poulailler, tantôt dans le foin du grenier et même une fois au bas d'une armoire. Personne n'avait le courage de supprimer des petits chats âgés de quelques semaines tellement mignons, et elle le savait bien. Certains vinrent donc agrandir la famille, ce fût le cas de Douchka que ma soeur voulut bien adopter et de Nino qui malheureusement disparût quelques mois plus tard sous les roues d'une voiture. Faunette fût adoptée de la même façon ainsi que Kitty, un joli chaton gris et blanc.

Kitty fût trouvé un jour de fête. Mes beaux parents avaient organisé un barbecue dans le jardin et toute la famille ainsi que quelques amis se trouvaient réunis. Maurice, mon mari, qui aimait fureter dans le grenier fût assez surpris d'y rencontrer Moussette, que belle Maman prétendait ne pas avoir vue depuis plusieurs jours. Elle le conduisit tout naturellement vers une cachette où il découvrit un chaton maigre qu'elle n'avait pu nourrir correctement faute de lait, car elle commençait à être âgée et fatiguée. Redescendu avec l'animal qui tenait juste dans le creux de sa main, Maurice le proposa à l'adoption mais ne trouva parmi l'assemblée aucun volontaire. Mon beau père allait donc devoir le supprimer. Lorsque je le vis, je découvris immédiatement qu'il était la réplique conforme de mon cher Boudiou, le chat de mon enfance. Même frimousse, même pelage, même regard. C'était frappant ! Et s'il s'agissait d'une réincarnation ? Où d'un signe du destin ? Je ne pouvais pas laisser ce chat mourir, il fallait absolument que je lui sauve la vie. "Allez tant pis, je le prend" lançais-je en regrettant aussitôt mes paroles car nous habitions un petit appartement en plein Paris et je travaillais toute la journée. Par la suite, je retardais chaque fois le moment de l'emmener à la maison, trouvant des tas de prétextes, pendant ce temps, mes beaux parents s'attachaient à lui. Je finis par les avoir à l'usure et il resta finalement avec les autres. Il ne quitta jamais sa Normandie natale et eut une belle vie longue et heureuse.

Faunette, une autre rescapée, était je ne sais pour quelle raison la préférée de belle Maman. Elle était belle, avec de longs poils noirs et de très jolis yeux verts comme ses géniteurs, mais avait un fichu caractère et le coup de patte facile. Ma belle mère prétendait qu'elle était douée d'un langage. Je l'entendis bien quelquefois émettre des sons bizarres que seule ma belle mère comprenait, mais de là à parler de langage !
Ayant déménagé depuis peu, nous avions adopté une petite femelle Teckel à poil longs adorable pour tenir compagnie à notre fille. Malgré notre profonde affection pour la gent féline, nous avions pensé qu'un chien était plus à même de supporter la vie en appartement. Nous avons bien révisé notre opinion depuis, mais cela est une autre histoire...
Curieusement, Faunette malgré son caractère ombrageux, se prit d'amitié pour la chienne qui d'ailleurs le lui rendait bien. A chacunes de nos visites, les deux complices se saluaient en se frottant l'une contre l'autre, puis elles partaient ensembles à la découverte des merveilles du jardin. Mily avait appris à chasser à la manière des chats, en rampant, et savait même attaraper les oiseaux en plein vol, ce qui lui valait notre courroux. Toutes les deux creusaient des terriers pour y déloger les taupes où débusquer les mulots. Un chien chasseur de souris ! Ce n'était tout de même pas banal. Elles coursaient les poules pour tromper l'ennui, surveillaient de très près les pigeons du voisin qui venaient boire au bord du bassin, brefs, elles s'accordaient à merveille pour faire des bêtises... Et le soir venu, elles s'endormaient épuisées, l'une contre l'autre dans le même panier.

Tout ce petit monde vécut en bonne harmonie durant des années puis un jour, Moumousse disparût. Nous ne sûmes jamais ce qui lui était arrivé. Un chasseur sans doute... Les autres chats vieillirent, mes beaux parents également. C'est Kitty qui resta le dernier. C'est avec une certaine nostalgie que j'écris ces lignes alors que tous ont quitté ce monde à présent, hommes et bêtes, pour rejoindre celui de mes souvenirs. Notre petite Mily a suivi leur chemin... Elle eût toutefois la chance de vivre quelques temps avec Arthur, un magnifique chat Siamois que Maurice m'offrit pour mon anniversaire.
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