Autrefois j'avais une amie, une amie d'enfance, une fillette brune à la chevelure d'ébène et aux grands yeux rêveurs. A peine sut elle parler qu'elle se mit à chanter, elle avait hérité d'une voix mélodieuse qui enchantait ses parents, elle était heureuse et pleine de gaieté jusqu'à son entrée en maternelle. Effrayée par la méchanceté des autres enfants, elle se mura dans le silence et ne cessa de pleurer, ce qui ne manqua  pas d'inquiéter sa maman. Elle était si sensible qu'un rien pouvait la blesser. L'institutrice, touchée par la fragilité de cette enfant sauvage, trouva un moyen très subtil pour l'apprivoiser. En la faisant asseoir sur son piano tandis qu'elle jouait, elle l'incitait à chanter des comptines, ce qu'elle faisait de bonne grâce car elle les connaissait toutes par coeur. Les autres enfants reprenaient et tapaient dans leurs mains. Ainsi, elle se sentait en confiance, reconnue et aimée. Elle s'intégra très vite et eut par la suite beaucoup d'amis. Depuis cette époque, elle adorait les pianos.

Bien plus tard, elle fût admise à la chorale de son école primaire où sa voix fit merveille. Chaque fin d'année scolaire, pour la cérémonie de remise des prix, elle avait le privilège de chanter en solo devant le parterre d'enseignants et de parents d'élèves rassemblés pour l'occasion dans le grand gymnase. Elle était toujours  aussi timide mais un frisson délicieux parcourait tout son corps lorsque le public applaudissait. Pour rien au monde elle n'aurait voulu manquer ces moments de bonheur intenses qui nourissaient ses rêves.

Lorsque le monde l'ennuyait, elle se réfugiait dans les livres, où dans son univers étrange. Là, tout n'était que grâce et volupté. Dans ses songes éveillés, elle chevauchait des licornes en chantant à tue tête, où bien traversait le ciel sur un cheval blanc ailé. Pégase était son destrier, tous deux flottaient dans l'air, en équilibre entre la musique et les mots, incroyables, fantastiques, dans la poussière d'étoiles et l'indicible harmonie de tous les possibles...

C'est son inséparable amie qui lui fit découvrir la danse. Chaque Jeudi après-midi, accompagnée de sa maman, Claire prenait le bus pour se rendre jusqu'à cette grande salle située sur le cours de Vincennes à Paris. Un jour, la petite fille les y accompagna et ce monde inconnu lui parut magique. Elle y retourna le jeudi suivant, puis le suivant encore. Elle obtint l'autorisation d'assister aux cours à condition qu'elle soit bien sage et qu'elle ne dérange pas.

Des fillettes en tutu s'exerçaient à la barre devant de grands miroirs. Là, blottie dans son coin, discrète, la petite fille se délectait à regarder les plus grandes élèves évoluer gracieusement sur les pointes telles des flamands roses. Un magnifique piano à queue martelait la musique, torturé par un bellâtre aux cheveux grisonnants qui jouait très mal. Curieusement, elle ne parlait jamais à ses parents de ces jeudis, comme si elle redoutait qu'on ne lui brise son rêve. Elle ne sut jamais si la maman de Claire avait trahi le secret. Chez elle, on se méfiait des artistes et des gens différents.

Claire était aussi blonde qu'elle même était brune. L'une était la lumière et l'autre l'ombre... Mais le soir venu, c'est ensembles qu'elles dansaient, toutes deux vêtues d'extravagants tutus faits de lambeaux de tulle et de vieux rideaux. L'espace d'un instant, elles étaient ballerines et virevoltaient devant le miroir encadré de stuc doré de la chambre de la fillette. Ensuite, la petite fille rentrait chez elle, retrouvait ses deux frères et ne parlait de rien.

Quelques années plus tard, elle découvrit à la télévision les premiers ballets d'un certain Maurice Béjart. Elle fût tout de suite fascinée par la formidable puissance d'expression que dégageaient ces corps d'hommes et de femmes presque nus qu'on lui interdisait de regarder. Ses parents jugeaient cela obscène et déplacé, elle  n'osait pas les contredire. Elle paraissait docile et bien sage, mais tout au fond d'elle même, elle était rebelle et refusait de se soumettre à l'autorité lorsqu'elle la jugeait absurde et sans fondement. Alors, c'est en cachette qu'elle regardait les ballets du grand Maître.

On la disait sensible et fragile, en fait elle portait déjà en elle cette liberté d'esprit qui ne la quitta jamais. Rien ni personne ne réussissait vraiment à l'influencer, tel un électron libre, elle suivait sont instinct et ses propres désirs. Cette petite fille c'était moi. J'avais alors cinq ans, puis sept où huit, puis dix, onze...

Et puis l'dolescence est arrivée sur la pointe des pieds. Le regard de mon père a soudain changé sans que j'en comprenne la raison, comme s'il ne me pardonnait pas d'avoir grandi. Je n'étais plus sa petite fille chérie mais une adolescente taciturne et révoltée qui tentait désespérément de s'affranchir de son emprise. Cruelle désillution et retour forcé à la réalité. Petit à petit, j'ai glissé vers une forme de déni autodestructeur. C'est a ce moment là, je crois, que j'ai définitivement laissé sur le bord du chemin la petite fille en pleurs et ses rêves inutiles puisqu'ils ne servaient à rien.

Puis la vie fit son oeuvre avec son lot de peines et de petits bonheurs. Lorsque ma fille est née, mon coeur s'est apaisé. Je suis devenue mère avant même d'être femme, avec tout ce que cela comportait d'abnégation et de dévouement. Je me suis oubliée pour le bonheur des miens. Je ne regette rien. Elle m'a bien plu  parfois, cette vie,banale et sans histoire que je n'avais pas vraiment choisie. Elle m'a réservé de jolies surprises, je l'ai aimée, jusqu'au jour où j'eu le sentiment d'avoir accompli mon devoir. On avait plus "besoin" de moi. Un grand vide s'est alors emparé de mon âme.

Je me suis retrouvée telle un funambule, en équilibre entre deux mondes. D'un côté il y avait mon passé, de l'autre il y avait mon futur, et sous mes pieds il n'y avait plus rien qu'un précipice immense. J'ai dû avancer sans me retourner, bravement, la tête haute et le regard pointé vers cet avenir incertain qui me tendait les bras. J'ai trouvé mon chemin vers cette vie nouvelle...

Puis un beau jour d'été, la petite fille est revenue. Comment est ce arrivé ? Je ne sais pas très bien. Elle m'avait retrouvée. C'est un bien curieux Ange qui l'a guidée vers moi, celui là même qui depuis toujours veille, et m'empêche de sombrer dans les moments de doute. Ses desseins sont impénétrables... La petite fille portait avec elle une lourde malle emplie de tous mes trésors qu'elle avait conservés. Elle m'a pardonné ma trahison, nous nous sommes réconciliées. Depuis ce jour, j'ai retrouvé cette grâce enfantine qui nous fait communiquer avec tout, et permet aux vieux rêves oubliés de se réaliser, pourvu qu'il ne soit pas trop tard...

1959 la petite fille  brune habillée de rouge (en sombre) au premier plan, c'est moi...

 

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